Sorties de la semaine
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THE JOKER

Todd Phillips

Joaquin Phoenix, Zazie Beetz, Robert De Niro, Marc Maron, Frances Conroy, Brett Cullen...

122 min.
2 octobre 2019
THE JOKER

Huit minutes de standing ovation à la Mostra de Venise [1] pour acclamer ce chef-d’œuvre qu’est Joker, auréolé du lion d’or. Difficile d’écrire une chronique à la hauteur de cet éloge…

Gotham City, années 80. Les rues, infestées de poubelles suite à une grève prolongée des éboueurs, nous font ressentir le malaise et la folie dans lequel vit sa population, dont notamment Arthur Fleck (Joaquin Phoenix). Appelé « Happy » par sa mère, Arthur est un clown de jour, relativement pathétique, méprisé et dénigré par tous, si ce n’est par sa mère chez qui il vit et qu’il chérit. Arthur rêve par ailleurs de participer à l’émission de Franklin Murray (Robert De Niro) pour y faire valoir ses dons de comédien et se livre dès lors à des stand-up comedies la nuit dans l’espoir d’être « révélé ». Mais le monde dans lequel il vit est cruel, rude et ne laisse que peu (voire pas) de place pour les originaux dans son genre. Dans un monde qui tourne fou, où en réalité, plus personne ne nous semble être foncièrement bon, sa folie prend le dessus, l’entrainant lentement mais sûrement dans une escalade de violence à laquelle il ne pourra plus se soustraire.

Joker est un « prequel », une « origin story » narrant l’histoire de l’ennemi numéro un de Batman. A une époque où tous nos films de super-héros (et autres !) abondent d’effets spéciaux et nous submergent d’action, de combats et d’images sursaturées (et de préférence en 3D), Joker revient à un cinéma traditionnel, à l’ancienne, semblant presque épuré, et mettant en avant tout d’abord le jeu d’acteur mais aussi le choix et l’importance des décors et des cadrages. Parlant du jeu d’acteur, Joaquin Phoenix, est tout simplement magistral. Cet acteur, nominé aux oscars pour son interprétation de Johnny Cash dans Walk the Line (James Mangold, 2005) et celle de Freddie Quell dans The Master (Paul Thomas Anderson, 2012) ou encore celle de Commode dans Gladiator (Ridley Scott, 2000), est un acteur formidable dont les interprétations marquent (nous pensons entre autres à ses performances dans We Own the Night de James Gray, Two Lovers de James Gray, Her de Spike Jonze). Joaquin Phoenix porte le film comme aucun de ses prédécesseurs ne l’a fait. Il n’interprète pas le Joker mais devient le Joker, petit à petit, et parvient ainsi à nous faire ressentir un malaise qui n’est pas sans rappeler le malaise que nous pouvons ressentir à l’égard des fous que nous croisons dans la vie de tous les jours. Mais ce malaise nous atteint également au travers du contexte donné et des choix narratifs et esthétiques du réalisateur Todd Phillips. Gotham City, années 80. A priori ce lieu fictif et cette époque éloignée de la nôtre pourraient créer une certaine distance entre le spectateur et le film. A priori. Car en réalité, il chamboule, et fait peur. Car Gotham City, c’est notre monde contemporain. Nous n’avons peut-être pas encore connu de grève spectaculaire d’éboueurs, mais bien de gilets jaunes et autres. Et la distance dans le temps n’est somme toute aussi que très relative. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’armée et la police américaine va renforcer la sécurité lors de la sortie en salles du film par crainte d’une fusillade comme à Aurora lors de la sortie du film The Dark Knight Rises (Christopher Nolan, 2012). [2]
Que ces déploiements soient justifiés ou non est une question. Ce qui est sûr c’est que le film bouleverse et chamboule nos codes, nous plongeant dans la peau d’un clown malheureux devenant fou et cruel à force de ne faire face qu’à un monde d’une part indifférent et d’autre part humiliant.

Mais la force du film réside également dans son esthétique à la fois très noire et très colorée, dans sa mise en scène soignée et ses cadrages parvenant littéralement à nous faire suffoquer. Le Joker au visage grimé, tout comme les décors offerts par l’émission de Franklin Murray sont les notes colorées dans ce monde sombre de Gotham City. La réalité, la norme sont donc ainsi la noirceur, et la folie et l’irréel sont les touches de couleur, ce qui n’est évidemment pas non plus sans provoquer le spectateur. Par ailleurs le film recèle aussi de petits bijoux musicaux tels « That’s Life » de Frank Sinatra ou « White Room » de Cream, y conférant un petit goût de nostalgie.

Difficile donc de résumer en une simple chronique la grandeur de ce film qui déplaira peut-être aux amateurs d’effets spéciaux et suscitera nombre de débats au sein d’une Amérique conservatrice qui accuse l’existence de tels films mais admet et tolère la violence esthétisée et léchée, comme elle revendique son droit au port d’armes.

Joker est selon nous un véritable chef-d’œuvre, une claque cinématographique à voir absolument en salles.

(Astrid De Munter)

[1Cannone, Robin : Joker : Joaquin Phoenix « habité et monstrueux » dans un film « audacieux et explosif » sur lefigaro.fr, publié le 02/09/2019 à 13:20 : www.lefigaro.fr/cinema/joker-joaquin-phoenix-habite-et-monstrueux-dans-un-film-audacieux-et-explosif-20190902

[2Vertigo : Amerikaanse politie en bioscopen nemen veiligheidsmaatregelen voor Joker-release sur vertigo.be, publié le 28/09/2019 : http://vertigoweb.be/amerikaanse-politie-en-bioscopen-nemen-veiligheidsmaatregelen-voor-joker-release/?fbclid=IwAR0hz9Akc5LSHKV-_hA-G7HG2_jqqnZv4v8qr4dTfRFLSP7tg9q1bQUa1wk