BERLINALE 2018

UN PALMARES EN DEMI-TEINTE… MAIS UNE COMPÉTITION QUI RENOUE AVEC UN ESPRIT D’AVANT-GARDE

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Si depuis quelques années, la Berlinale avait succombé au strass et aux paillettes en déroulant le tapis rouge pour des acteurs certes « bankable » en termes marketing mais jouant dans de très piètres productions (souvenons-nous de l’indigeste remake « The Dinner » avec Richard Gere et Laura Linney présenté l’année dernière), cette 68ème édition fut tout autre. Quitte à déplaire et à diviser la critique, la Berlinale 2018 eut l’audace de sélectionner des films sortant véritablement des sentiers battus, innovants, expérimentaux et qui auraient d’ailleurs eu très peu de chance de bénéficier d’une visibilité internationale dans d’autres grands Festivals. En tant qu’amoureux du cinéma, nous ne pouvons dès lors que nous réjouir de cette bravoure cinéphile et de ce retour aux sources de la part d’un Festival qui avait fait de l’avant-garde sa marque de fabrique.

Par contre, les choix opérés par le Jury dont faisait partie notre compatriote Cécile de France (quasi la seule présence belge remarquable cette année) nous laisse quelque peu circonspects. Il est notamment déplorable qu’« Utøya 22. Juli » d’Erik Poppe et « In Den Gängen » de Thomas Stuber aient été évincés du Palmarès au profit de films ayant bénéficié de récompenses visant plus à sponsoriser le cinéma national dont ils sont issus qu’à distinguer leurs qualités cinématographiques intrinsèques, tels le « Museo » d’Alonso Ruizpalacios ou « Las Herederas » de Marcelo Martinessi.

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Regards critiques sur le Palmarès

Ours d’or pour le meilleur film : « Touch me not » d’Adina Pintilie

S’il est un film qui a fait le buzz lors de cette Berlinale, ce fut bien ce film expérimental, premier long-métrage de la réalisatrice roumaine Adina Pintilie, qui en raflant la plus prestigieuse des récompenses a fait la nique à tous ceux qui l’avaient vertement conspué dès sa première projection. Certes, ce film méritait de figurer au Palmarès, et il est d’ailleurs entièrement justifié qu’il ait également obtenu le Prix du Meilleur Premier Film de Fiction mais l’Ours d’Or nous semble constituer une récompense excessive en regard des autres films concourant dans la compétition. « Twarz » (« Mug ») de Malgorzata Szumowska, qui a obtenu le Grand Prix du Jury aurait, à nos yeux, davantage mérité de figurer au top du Palmarès.

Ours d’Argent Grand Prix du Jury : « Twarz » (« Mug ») de Malgorzota Szumowska

Avec « In Den Gängen » de Thomas Stuber, « Utøya 22. Juli » d’Erik Poppe et « Isle of Dogs » de Wes Anderson, « Twarz » faisait clairement partie des films sélectionnés dans notre quatuor de tête. Qualitativement le plus abouti tant sur le fond que sur la forme, le film de Malgorzata Szumowska, laquelle avait déjà obtenu l’Ours d’Argent du meilleur réalisateur en 2014 pour « Body », survolait incontestablement la compétition. « Twarz » démontre une nouvelle fois encore tout le talent de cette pétillante réalisatrice polonaise, qui en travaillant en étroite symbiose avec son fidèle chef-opérateur, Michal Englert, et ce, de l’écriture jusqu’au montage, parvient à nous offrir une tragicomédie ironique, grinçante et subversive mais visuellement féérique. Notre film « Coup de cœur » !

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Ours d’Argent du meilleur réalisateur : Wes Anderson pour « Isle of Dogs »

Un prix amplement mérité pour ce film d’animation qui a ouvert le Festival (une première à la Berlinale !) et dont la mise en scène est en effet techniquement prodigieuse. Notons au passage la petite phrase de Bill Murray, qui prêtant sa voix à l’un des héros canins dans le film, est venu chercher le prix au nom de Wes Anderson : « Je n’aurais jamais imaginé venir ici pour un rôle de chien et repartir avec un ours ! »

Ours d’Argent de la meilleure actrice : Ana Brun dans « Las herederas » (« The Heiresses ») de Marcelo Martinessi

Une première prestation en tant qu’actrice pour Ana Brum qui, il est vrai, livre un jeu honorable dans un film courageux si on le considère du seul point de vue paraguayen (pays où le cinéma professionnel est quasi inexistant) mais qui, évalué avec un regard cinématographique universel, comporte trop de faiblesses pour être porté aux nues. Certains pourraient en effet être tentés de mettre en exergue le fait que réaliser dans un pays très conservateur dominé par une société machiste un film où les hommes sont totalement marginalisés fait figure d’acte de bravoure mais l’indolence, la trop lente et la trop timorée transformation de son personnage principal, alliée à la tonalité monochrome de l’image, nous empêchent indéniablement d’affirmer que « Las Herederas » est un bel objet cinématographique offrant de magnifiques rôles féminins. Un choix bien plus culotté aurait été d’honorer la comédienne suédoise Léonore Ekstrand qui dans « Toppen av Ingenting » (« The Real Estate ») s’expose avec un naturel diablement déconcertant et ose tout, absolument tout, avec une hilarante générosité. Par ailleurs, s’il eût fallu rester dans le classicisme, la bluffante Marie Bäumer incarnant à merveille Romy Schneider dans « 3 Tage in Quiberon » d’Emily Atef n’aurait pas non plus volé le prix de la meilleure interprétation féminine. Enfin, soulignons la prestation d’Andrea Berntzen, qui, pour un premier rôle, a été littéralement « envoyée en enfer », selon les propres termes du réalisateur, Erik Poppe, pour incarner une jeune femme traquée par l’auteur du massacre perpétré sur l’île d’Utøya, le 22 juillet 2011. Un attentat sanglant qui a ôté la vie à soixante-neuf innocents et que le film retrace en un seul plan séquence de nonante minutes, de manière haletante, et ce, dans le total respect des victimes et de leurs proches.

« Las herederas » a également obtenu le Prix Alfred Bauer, lequel récompense un film de fiction ouvrant de nouvelles perspectives. Certes, dans un pays où l’industrie cinématographique est éminemment discrète, le Prix Alfred Bauer pourrait susciter de nouvelles vocations et bousculer la phallocratie ambiante, mais il serait par contre osé d’affirmer que « Las herederas » révolutionne le 7ème art. En termes de nouvelles perspectives, « Touch me not » nous apparaît bien plus percutant et novateur même si son processus créatif alternatif et son approche cinématographique hybride sont loin de susciter l’unanimité de la critique et de remporter l’adhésion du public.

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Ours d’Argent du meilleur acteur : Anthony Bajon dans « La Prière » de Cédric Kahn

Nous pouvons nous réjouir que le jeune Anthony Bajon ait décroché cet Ours d’Argent pour la sincérité et l’authenticité de sa prestation dans la « Prière », film qui méritait indéniablement de se retrouver au Palmarès. Néanmoins, nous aurions davantage accordé notre faveur à Franz Rogowski qui, tant dans « Transit » de Christian Petzold que dans « In Den Gängen » de Thomas Stuber confirme son statut d’étoile montante du cinéma allemand. Joaquin Phoenix n’aurait pas non plus usurpé un prix d’interprétation masculine pour son rôle dans « Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot » de Gus Van Sant, biopic du cartoonist John Callahan, devenu quadraplégique après une soirée de beuverie mais dont le plus difficile des handicaps à surmonter est celui de sa dépendance à l’alcool. Ce choix aurait été sans doute trop « téléphoné » mais l’excellence de la performance d’acteur à laquelle se livre Joaquin Phoenix est quant à elle indiscutable. On soulignera également que ce dernier, qui clame haut et fort détester les Festivals, était également parfait dans son rôle d’ours mal léché lors de la conférence de presse, ce qui, il faut en convenir, cadrait plutôt bien avec le décor de la Berlinale.

Ours d’Argent pour le meilleur scénario : Manuel Alcalà et Alonso Ruizpalacios pour « Museo »

Avec « Eva » de Benoît Jacquot, « Museo » faisait partie de ces films inutiles sélectionnés en compétition. Un prix d’indulgence, politiquement correct, sponsorisant un cinéma mexicain faiblement inspiré.
En termes de scénario, « La Prière », film courageux de Cédric Kahn dans une France de plus en plus anticléricale, nous semblait davantage se démarquer.

Ours d’Argent pour une contribution artistique exceptionnelle : Elena Okonaya pour les costumes et décors de « Dovlatov » d’Alexeï Guerman Jr.

Même si l’on ne peut nier les efforts et la qualité du travail d’Elena Okonaya, qui est parvenue, avec des budgets extrêmement limités, à reconstituer toute une époque en ne disposant que de très peu de matériaux bruts de départ, tout semble pourtant à croire que ce prix ait été attribué à titre de lot de consolation pour l’épouse du réalisateur de « Dovlatov », objet filmique qui suscitera peut-être l’intérêt de la population russe mais qui, en tout état de fait, tourne en rond après une heure, allant même jusqu’à susciter l’ennui des plus grands amoureux de la littérature.

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Notre sélection, du top au flop

A voir absolument :

« Twarz » (« Mug ») de Malgorzata Szumowska

« In Den Gängen » de Thomas Stuber

« Utøya 22. Juli »d’Erik Poppe

« Touch me not » d’Adina Pintilie

« Isle of Dogs » de Wes Anderson

À voir :

« La Prière » de Cédric Kahn

« 3 Tage in Quiberon » d’Emily Atef

« Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot » de Gus Van Sant

« Das schweigende Klassenzimmer » (« The Silent Revolution ») de Lars Kraume

« The Interpreter » de Martin Šulík

« Unga Astrid » (« Becoming Astrid ») de Pernille Fischer Christensen

« The Happy Prince » de Ruppert Everett

À découvrir :

« Toppen av Ingenting » (« The Real Estate ») de Måns Månsson et Axel Petersén 

« Unsane » de Steven Soderbergh

« Khook » (« Pig ») de Mani Haghighi

À voir si l’on n’a rien de mieux à faire :

« Las Herederas » de Marcelo Martinessi

« Transit » de Christian Petzold

« 7 Days in Entebbe » (« Otages à Entebbe ») de José Padilha

« Damsel » de David et Nathan Zellner

« Dovlatov » d’Alexeï Guerman Jr.

« Mein Bruder heißt Robert und ist ein Idiot » de Philip Gröning

À éviter :

« Eva » de Benoît Jacquot

« Figlia mia » de Laura Bispuri

« Museo » d’Alonso Ruizpalacios

« The Bookshop » d’Isabel Coixet

Christie Huysmans