Bio-fiction
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TAKESHIS’

Takeshi KITANO (Japon 2005 - distributeur : Cinéart)

Takeshi Kitano, Ren Osugi, Susumu Terajima

108 min.
16 août 2006
TAKESHIS'

Si Kitano était une musique, il serait « l’Actus Tragicus » de Bach.

Chacune de ses œuvres, qu’elle soit violente (« Sonatine ») ou lyrique (« Hanabi ») a ce quelque chose de noir et d’intense qui rappelle l’implacabilité des tragédies grecques.

Est-ce pour échapper à ce sentiment de fatalité, souvent symbolisée par l’image sombre et redoutable du Yakusa, que Kitano a eu l’idée de ces « Takeshis’ » sorte d’échappées oniriques vers un ailleurs qui le libèrerait d’une iconographie qu’il a voulue et construite mais qui maintenant semble le lasser et qu’il a peut-être envie de dynamiter. (*)

Comme Dorothy dans « Le Magicien d’Oz » ou le professeur Wanley dans « The Woman in the Window », Kitano va utiliser le rêve pour mettre en forme une envie d’autre chose que les personnalités, souvent odieuses, qui sont les siennes : Beat Takeshi la star de la télévision toujours flanquée d’un sosie ou Takeshi Kitano le réalisateur.

Il va s’imaginer en vendeur placide de superette qui, se rêvant acteur, porte en lui tout l’infini d’un avenir possible.

Le cinéma est un rêve. Kitano le rappelle d’emblée dès l’ouverture de son film en mettant ses paroles dans la bouche d’un de ses intervenants : « Ne t’inquiète pas, tout çà n’est que du cinéma »

Et justement parce que c’est du cinéma, la lecture de « Takeshis’ » n’est pas entachée par l’absence des deux clefs de voûte de la narration cinématographique classique : la vraisemblance et la logique.
Puisque le film est un rêve, celui du cinéaste qui s’accorde un espace d’interrogation sur ses différentes personnalités, il va prendre la forme d’une arborescence informatique dont chacune des branches semble donner une impression de bric et de broc alors qu’elle est la re-création des scènes les plus emblématiques de son cinéma.

Ces auto références, moins hommages que mises à plat de ce qui, image après image, est devenu une œuvre immédiatement reconnaissable, donnent au film une étrangeté grotesque et désarmante et justifient la forme anglaise du possessif pluriel du titre.

Le montage de « Takeshis’ » rappelle les secousses et à-coups que Godard apporte à ses réalisations, sa technique celle des écrivains Oulipo qui déconstruisent le langage pour mieux en saisir la structure de base, son efficacité est de proposer, sans avoir l’air d’y toucher, une approche de ce que c’est qu’être un cinéaste : avoir un univers à soi, avoir une perspective sur cet univers et s’accorder le droit d’en changer. (m.c.a)

(*) en Japonais le titre voudrait dire « Takeshi meurt » (LLB du 16 août 2006)