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Ouistreham

De Emmanuel Carrère

Avec Juliette Binoche, Hélène Lambert, Léa Carne

106 min.
12 janvier 2022
Ouistreham

Vous souvenez vous ? c’était en 2009, Florence Aubenas (1) sans révéler qu’elle était journaliste, part pour Caen, s’inscrit au chômage et est engagée en tant qu’ » agent de propreté » dans des grandes entreprises de nettoyage de la région. De cette plongée dans le monde des invisibles et de la précarité, sort un livre en 2010 : « Le Quai de Ouistreham » qui est le récit d’un monde où on ne trouve plus d’emploi, mais des « heures », d’un monde majoritairement féminin qui enchaine les cadences impossibles dans des campings ou sur un ferry lors des escales de 1h30 à Ouistreham : 4‘ mn pour nettoyer une cabine, en se cassant le dos à changer les couettes et en plongeant les mains dans les sanitaires…
13 ans après, Emmanuel Carrère, écrivain du réel et réalisateur, met en scène la réalité décrite par Florence Aubenas dans le film « Ouistreham » et l’on ne peut s’empêcher de rapprocher ce film du documentaire réalisé en 2021 par Gilles Perret et François Ruffin : ‘Debout les femmes » qui, de la même façon, veut donner la parole à ces femmes de l’ombre des métiers du lien ou de l’entretien, exploitées, non reconnues, dévalorisées alors que leur rôle est essentiel dans la société moderne.
Revenons à Ouistreham : Carrère décide que le rôle principal de Marianne sera tenu par Juliette Binoche et que les autres rôles seront interprétés par des comédiens non-professionnels. Et l’on est bluffé par la performance à la fois de Juliette Binoche qui arrive à se fondre complétement dans le groupe des femmes de ménage et par les « vraies » travailleuses, chacune avec sa vérité, son quotidien de luttes entre cadences, manque d’argent, brimades etc.
Si le livre de Françoise Aubenas avait comme raison d’être la dénonciation du traitement inqualifiable de ces femmes vouées au silence quotidien, Carrère y ajoute une autre dimension : celle de l’imposture de l’écrivaine qui s’infiltre dans un milieu pour mieux le décrire, car à tous moments elle pourra en sortir et retrouver sa vie de bourgeoise alors ces femmes qui arrivent à peine à survivre n’ont aucun avenir si ce n’est continuer à être exploitées. Cet aspect du film qui met si bien en relief cette « fracture sociale » est illustré par l’amitié que noue Marianne avec Christelle (Helene Lambert) qui ne lui pardonnera pas cette « trahison ».
Mais l’important n’est-il pas de dénoncer ? Au spectateur de juger.

(1) Florence Aubenas est grand reporter au Monde. Elle est l’auteur de nombreux essais et enquêtes, dont La Méprise : » l’affaire d’Outreau » et » En France", ainsi que « L’Inconnu de la Poste »,

France Soubeyran