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I AM NOT YOUR NEGRO

Raoul Peck

documentaire - images d’archives de James Baldwin, Martin Luther King Jr, Medgar Evers, Malcolm X…

95 min.
10 mai 2017
I AM NOT YOUR NEGRO

« Mon film scelle à jamais le monument James Baldwin ». Avec ces mots, le cinéaste Raoul Peck donne le ton de son documentaire « I Am Not Your Negro » basé sur l’œuvre de l’écrivain Afro-Américain James Baldwin. Bien plus qu’une figure littéraire, cet homme d’exception était un acteur important dans la lutte des droits civiques des noirs aux Etats-Unis, aux côtés de ses amis Martin Luther King Jr, Medgar Evers et Malcolm X, tous les trois assassinés avant leurs 40 ans. Des crimes qui ont tué l’espoir que ces hommes avaient réussi à donner à la population noire ; symboliquement, la guerre était déclarée, et, aujourd’hui encore, on baigne dans une haine raciale nourrie à perpétuité.

Baldwin avait le projet d’un livre important et urgent sur l’histoire de l’Amérique, retraçant la vie des trois hommes, de la meilleure façon de lutter et de sortir de cet engrenage de haine. Un livre, pour lui, incontournable, qui devait s’intituler « Remember this House » et qui nous mettrait face à nos responsabilités. La mort a eu raison de son projet qui n’a pu voir le jour et c’est finalement la rencontre de Raoul Peck avec Gloria, la sœur de James Baldwin, qui a donné naissance à ce documentaire.

Ayant à sa disposition l’entièreté de l’œuvre de Baldwin, la richesse de ses écrits, ses notes, ses interventions filmées, ses cours et interviews, Raoul Peck a décidé de recomposer le livre, qu’il voyait « éparpillé dans toute son œuvre ». Pour reprendre les mots du réalisateur, c’était le début d’une grande et longue aventure. Près de dix ans de travail. Raoul Peck s’était donné la liberté tant artistique que financière (il s’est autoproduit) de n’avoir aucune pression extérieure. Il se devait de créer un film sans précédent, de trouver la bonne approche, la bonne forme. Le documentaire s’avère un savant collage de matière filmique, où il parvient à mêler des passages télé de Baldwin, des images d’archives exhibant une Amérique blanche immonde, des scènes de films hollywoodiens où le noir est synonyme d’ennemi avec des extraits d’incidents récents, des crimes raciaux survenus hier, qui nous renvoient au fait, que le combat est loin d’être terminé.

Pour Raoul Peck, il était essentiel que le film ne soit pas tourné vers le passé, mais qu’il parle d’aujourd’hui et s’engage dans ce qui se passe aujourd’hui. La voix est un élément clé du film, car elle est celle de Baldwin, cet orateur fascinant qui nous transporte le long de son récit. Le défi du cinéaste était de faire le film uniquement avec la parole de Baldwin, alors il a dû trouver le moyen de passer de la voix de Baldwin issue des extraits d’archives à la voix qui nous parle et qui doit être celle de Baldwin, incarnée par celle de Samuel L. Jackson en anglais et par celle, brute et sensuelle à la fois, de Joey Starr pour la version française. Et cela fonctionne très bien, car Raoul Peck a réellement réussi à rendre vivant les textes de Baldwin, avec son langage particulier, sa « manière physique de raconter et d’expliquer les choses, où tout à coup, tout devient limpide, car le discours de Baldwin est un discours incarné, imprégné de son propre vécu. »

Le film est un documentaire à la hauteur de l’intelligence lucide de James Baldwin, permettant une confrontation de son œuvre avec le public. Comme le souligne Raoul Peck : « Le film provoque une sensation de responsabilité, car Baldwin nous met devant notre propre histoire et il dit que le reste de cette histoire dépend de nous. Il nous met devant notre responsabilité, tant individuelle que collective. Il ne tient qu’à nous de nous réappropriez notre histoire, car il n’y a qu’une seule Histoire et chacun y a sa part de responsabilité. C’est important d’en être conscient, c’est un message assez puissant et en tant que spectateur on est vraiment confronté à cette parole, on est obligé de la prendre en plein visage. »

Le titre provocateur renvoie à Baldwin disant : « Je ne suis pas un nègre. Je suis un homme. »

Luz

NB : Toutes les citations sont tirées de la vidéo d’Arte « Je ne suis pas votre nègre - Rencontre avec Raoul Peck »