CONFÉRENCE DE PRESSE DU FILM "THE SISTERS BROTHERS" DE JACQUES AUDIARD

Événement : Le Festival du Cinéma Américain de Deauville - Edition 2018

Le 4 septembre 2018, CinéFemme était au Festival du Cinéma Américain de Deauville pour assister à la conférence de presse du nouveau film de Jacques Audiard « The Sisters Brothers ». Pour son premier western tourné en anglais avec des comédiens internationaux (Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed), Audiard - lauréat du Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2018 - recevait le prix exceptionnel du 44ème Festival de Deauville. Pour l’occasion, le réalisateur avait fait le déplacement avec son co-scénariste Thomas Bidegain et ses deux acteurs principaux : John C. Reilly - également producteur du film - et Joaquin Phoenix.

Présenté en avant-première le dimanche 30 septembre au Galeries cinéma par CinéFemme, « The Sisters Brothers » a fait l’unanimité auprès de nos chroniqueuses. Retrouvez ci-dessous la retranscription de la conférence de presse du film lors du Festival de Deauville.

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Journaliste : Monsieur Audiard, est-ce votre désir d’Amérique qui vous a amené à tourner un western ou est-ce le désir de faire un western qui vous a amené à faire un film américain ?

  • J. Audiard : Vous auriez pu ajouter l’amour des chevaux (rires). Non, je n’ai pas une fibre très « westernienne ». Je n’avais pas non plus le désir forcené de tourner aux USA. En revanche, j’avais envie depuis longtemps de travailler avec des acteurs ou des actrices américain(e)s.

Journaliste : Pensez-vous conquérir le public américain avec ce film ?

  • J. Audiard : Comme je le disais, je n’ai pas un désir d’Amérique. Ce n’est pas quelque chose qui me réveille la nuit. Je n’ai pas la fibre conquérante. Et, à vrai dire, je ne sais pas comment répondre à cette question.
  • John C. Reilly : Vous savez, si les Français attendent assez longtemps, les Américains viennent à vous. Comme ici, en Normandie, sur les plages du Débarquement… (rires).
  • J. Audiard : Par contre, j’avais très envie de travailler avec des acteurs américains. Je vais enfoncer des portes ouvertes, mais je pense que les acteurs américains ont vraiment une culture du jeu de cinéma. En France, on utilise de manière indifférenciée les termes « acteur » et « comédien », par exemple. Alors que je crois qu’acteur de cinéma, c’est quelque chose de particulier. John et Joaquin travaillent beaucoup. Ils ont constitué un vrai savoir du jeu cinématographique. Ils savent ce que ça représente de jouer devant un appareil, une caméra. Ils ont une très grande conscience de leur corps d’acteur quand ils jouent. Les acteurs français ont une conscience différente de cela. Nous, en France, nous avons des voix de tête et une langue qui est très peu accentuée. Les Américains ont une voix très en bas et leur langue est très accentuée, musicale, très chantante et rythmée.

Journaliste : Justement, Jake Gyllenhaal a une manière de parler très spécifique dans le film. Comment avez-vous eu cette idée vous qui n’êtes pas anglophone ?

  • J.Audiard : C’est une idée de Jake. On communiquait beaucoup par mails. Il voulait bosser son rôle et il me posait plein de questions auxquelles j’étais incapable de répondre. Comme son personnage est un homme sophistiqué, il voulait trouver un accent. Il a donc commencé à se renseigner sur la manière dont pouvait parler un jeune homme éduqué de la Côte Est en 1850. Il a travaillé là-dessus, il a rencontré un linguiste de Columbia et ils ont traduit tous les dialogues de Jake en phonétique. Le personnage a cette forme de préciosité grâce aux recherches de Jake.

Journaliste : Monsieur Audiard, vous qui êtes habitué à tourner des films en milieu urbain, quel plaisir avez-vous eu à tourner dans des grands espaces ?

  • J. Audiard : Exactement le plaisir qu’on a à tourner dans des grands espaces (rires). Non, sans blague, votre question est judicieuse. Je vais le dire bêtement : j’avais envie de tourner à la campagne. J’avais envie de nature. Ces paysages, on a pu les trouver en Espagne et toute une partie du film - les scènes de plaines - a été tournée en Roumanie.

Journaliste : L’initiative du film vient de John C. Reilly qui vous a proposé l’histoire. Comment avez-vous accueilli le projet ? Et comment John C. Reilly a-t-il été intégré au projet ?

  • J. Audiard : On a l’après-midi pour répondre ? (Rires).
  • John C. Reilly : Au départ, l’idée vient de ma femme parce qu’elle travaillait à l’époque avec deWitt, l’auteur du roman éponyme, sur un autre projet. Il lui a donné le manuscrit, pas encore publié, de « The Sisters Brothers ». Ma femme a adoré le manuscrit et elle m’a poussée à le lire. C’est vraiment quand on insiste que je lis un livre, sinon je reporte. Le projet a donc commencé avec ma femme, car c’est elle aussi qui a eu l’idée de le proposer à Jacques et Dieu merci ça a marché. Il l’a pris et, à partir de là, le projet était entre les mains avisées de Jacques Audiard et c’était tout bon.
  • J. Audiard : C’est un récit précis et parfait. Je pourrais juste ajouter une chose : si j’avais trouvé le livre chez mon libraire, je l’aurais adoré mais je n’aurais pas eu l’idée de l’adapter. C’est vraiment grâce à John C. que l’idée m’est venue.

Journaliste : Thomas Bidegain, qu’est-ce que cela fait d’écrire pour des comédiens américains ? Est-ce que cela vous donne aussi envie d’aller tourner un film aux USA ?

  • T. Bidegain : Ce qui est formidable, c’est d’écrire avec Jacques surtout. C’est toujours un plaisir. Je ne sais pas si la nationalité des comédiens a changé quelque chose. On pense toujours au casting une fois que le scénario est terminé. Ce qui est formidable, c’est de pouvoir écrire : « Il sort du saloon, il monte sur son cheval » et ce genre de phrases (rires).

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Journaliste : Dans quelle langue avez-vous écrit le scénario ?

  • T. Bidegain : On a commencé à travailler en français avec Jacques. On a écrit le scénario. Puis, on l’a fait traduire en anglais. Je parle un peu anglais donc j’ai surveillé la traduction pour qu’elle soit fidèle à l’esprit de ce qu’on voulait obtenir comme résultat.

Journaliste : Monsieur Audiard, est-ce que ce qui vous a intéressé dans le projet s’apparente aux éléments qui font écho à notre société contemporaine et/ou aux thématiques récurrentes de votre filmographie ?

  • J. Audiard : L’écho aux thématiques que je développe habituellement, c’est un peu qui de l’œuf, qui de la poule, vous voyez. Tout était dans le livre. Je n’ai rien inventé. Mais si vous me demandez pourquoi le livre m’a plu, c’est sans doute pour ce que vous évoquez. Le thème de l’héritage est bien là, celui de la fraternité aussi. Et même si le titre l’évoque directement et que ça peut paraître bizarre, il m’a fallu du temps pour comprendre ce thème de la fraternité. Sinon, il y a un thème westernien : la sauvagerie et l’héritage de la sauvagerie plus précisément. Qu’est-ce que l’on va faire de la violence léguée par nos pères fondateurs ? S’il y a une utopie, elle a un prix. C’est un peu sommaire ce que je vous réponds, mais c’est tout ce que j’ai pour l’instant.

Journaliste : On pense à « The Searchers » (« La Prisonnière du désert » en VF), à l’influence de John Ford et à la thématique du trauma dans ce film. Était-ce une référence directe et volontaire de votre part ?

  • J. Audiard : Je laisse cette réponse à Thomas Bidegain qui a une connaissance beaucoup plus importante que la mienne sur le western. La mienne est vraiment lacunaire.
  • T. Bidegain : Oui, « The Searchers » est un immense film, mais notre influence principale se situe plus du côté des westerns plus post-modernes, comme ceux des années 1970. La vérité, c’est que nos références n’étaient pas vraiment des westerns, mais plutôt des contes. Par exemple, « The Night of the Hunter » (« La Nuit du chasseur » en VF) de Charles Laughton a été une vraie référence pour nous.

Journaliste : Joaquin Phoenix et John C. Reilly, comment avez-vous développé ce lien fraternel que l’on voit à l’écran ?

  • John C. Reilly : Bien sûr, tout le défi était de créer une relation aussi forte que celle de ces frères qui, dans le film, passent tout leur temps ensemble. Ils dorment ensemble, ils mangent ensemble. C’est une véritable symbiose qui unit ces personnages. Ça aurait pu être handicapant pour préparer le film, mais en passant beaucoup de temps ensemble, Joaquin et moi-même avons pu construire un lien fort. En Espagne, on passait notre temps à se balader, à faire du cheval, à apprendre à tirer ensemble. Vivre ensemble a, au fur et à mesure, créé un vrai lien. Je ne peux pas parler pour Joaquin, mais je me sentais, à la fin du film, très proche de lui.

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(Joaquin Phoenix sourit).

Journaliste : Monsieur Audiard, parlez-nous de la manière dont vous avez choisi vos acteurs pour ce film.

  • J. Audiard : John C. Reilly est venu me voir avec le désir de jouer Eli, ce qui me convenait parfaitement bien. Après, très vite, John et moi-même avons voulu confier le rôle de Charlie à Joaquin Phoenix. Il n’y a pas eu beaucoup de débats ou de discussions. C’était une évidence. (John C. Reilly intervient)
  • John C. Reilly : Dès qu’on a approché Jacques pour réaliser le film, on lui a demandé d’en faire le film qu’il avait en tête. On voulait qu’il ait une liberté artistique complète. C’est vrai que j’avais très envie de jouer Eli et c’est la raison pour laquelle j’avais acheté les droits pour adapter le livre, mais, même avec mon attachement au personnage d’Eli, je me devais de me laisser porter par la vision de Jacques et la tradition française de la liberté artistique absolue, ce qui impliquait de le laisser faire tous les choix pour le film y compris le choix du casting et de mon rôle. Et pour tout vous dire, à un moment, j’ai failli avoir un autre rôle dans le film, mais heureusement j’ai finalement été engagé pour incarner Eli.

Journaliste : Monsieur Audiard, lors du festival de Venise, vous avez reproché au cinéma de laisser trop peu de place aux femmes. Quand allez-vous vous même intégrer les femmes dans vos projets ?

  • J. Audiard : Vous voulez dire avec des actrices ? Vous voyez, c’est mal compris tout le temps. Mes équipes sont autant constituées d’hommes que de femmes et la question ne se pose pas.

Journaliste : Ce que je voulais dire, c’est que vos films mettent surtout en scène des hommes dans des univers virils…

  • J. Audiard : Connaissez-vous ma filmographie ? Je montre des femmes très fortes, comme dans « Sur mes lèvres » ou « De rouille et d’os », et vous les oubliez ou alors je représente des hommes en dégoulinade. Vous ne retenez que les hommes en dégoulinade (sourire).

Journaliste : Jacques Audiard a très bien répondu concernant son choix des acteurs américains. Peut-on savoir ce qui a donné envie à messieurs Joaquin Phoenix et John C. Reilly de travailler avec un réalisateur français comme Jacques Audiard ?

  • John C. Reilly : Je connaissais les films de Jacques donc le choisir pour ce film était une idée brillante. Ma femme et moi cherchions un réalisateur objectif, qui n’aurait pas cette connerie de nostalgie américaine concernant l’époque dépeinte et le western. On espérait éviter beaucoup de clichés que l’on voit dans bon nombre de westerns américains. Choisir un réalisateur revient toujours à faire un saut dans le vide. Ma femme et moi avons fait ce saut avec Jacques. Et si je peux répondre pour Joaquin, il voulait travailler avec Jacques parce que je le lui ai demandé (rires).
  • Joaquin Phoenix : Non, en réalité, je voulais travailler avec Jacques à cause de la manière dont il parle et décrit les personnages.

Retranscription et photos par Katia Peignois